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I wrote these texts over the years, on different blogs. They're all in french.

C'est quoi cette musique de merde ?

Lorsque l’on évoque son amour irrépressible pour le reggae avec l’immense majorité de ses interlocuteurs, hélas résolument insensibles au magnétisme de cette musique, la réaction est presque immanquablement la même : « Le reggae c’est chiant, c’est tout le temps la même chose ». Le tout prononcé d’un air las, quoiqu’assez ferme pour disqualifier d’emblée toute velléité de plaidoirie.
Pourtant, on aimerait tant les faire s’asseoir un instant, leur faire écouter les mondes qui séparent la batterie aérienne de Drumbago de l’artillerie de Sly, les envolées de Don Drummond des mélopées d’Augustus Pablo, le son mystique et ouaté du Black Ark des guitares acérées d’Harry J, les amours adolescentes de Slim Smith des prêches abyssaux de Prince Far I. On aimerait leur parler de cette basse écrasante et faussement désinvolte, galopant malgré tout comme un cheval trop chargé. De ce skank de guitare qui claque jusqu’à la transe, comme les machettes sur les cannes à sucre, comme le fouet sur les dos nus. On aimerait attirer leur attention sur ce rythme qui palpite, rond et carré à la fois, cet équilibre délicat entre le relâchement qui lui donne son groove et la rigueur qui le tient debout. On voudrait raconter cet exploit unique, cette petite île dont tout le monde se foutait qui a su se faire entendre aux quatre coins du monde à grands coups de rimshots martelés. On aimerait chanter la Nashville du « Tiers Monde », ses génies du bricolage et de la débrouille, ses studios poussiéreux et enfumés d’où sortaient des sons venus d’ailleurs.
On voudrait, mais on ne nous en donnera pas l’occasion, par ce que le reggae c’est chiant. Point barre.

Ensuite, pour dérider l’atmosphère, vos vis-à-vis vous infligent généralement, comblés d’aise à l’idée ingénue d’être les premiers à le faire, le célèbre et hilarant : « Tu sais ce que dit un rasta qui n’a plus rien à fumer ?  ‘’C’est quoi cette musique de merde ?’’ »…
Esquisse d’un sourire poli, on commence à avoir l’habitude. On aimerait alors leur parler de rastafari, de cette dignité revancharde des « down and outs », de cette fierté sauvage et déroutante, de cette constante soif de comprendre, hors des livres d’école, de cette foi tout à la fois granitique et en réinvention permanente. On aimerait leur raconter ces gamins de 5 ans qui vous toisent entre leurs locks, ces regards qui transpercent les masques, ce langage unique où chaque syllabe pèse lourd, ces questions surprenantes qui font vaciller les certitudes.
Mais non, un rasta ça fume de l’herbe en souriant bêtement, ça lance des « Irie man » en se promenant sur la plage, et ça écoute de la musique de merde. Point barre.

 

La case de l'oncle Marcus

Les garveyites et "garveyologues" les plus éminents étaient réunis dimanche à l’Institute of Jamaica, au cœur du triste et fascinant Kingston historique. Un magnifique bâtiment  bicentenaire, témoin anachronique de la splendeur passée des lieux. Au premier rang d’une salle au profond charme désuet, assis sur de vieux sièges de théâtre blancs, du beau monde aligné : les professeurs Barry Chevannes, Rupert Lewis et Daphne Douglas, illustres exégètes de Garvey, de rasta et de tout ce que la Jamaïque recèle d’africanité. Courbé dans son siège trop grand, la figure tutélaire Frank Gordon était là aussi. Vétéran légendaire de la parole pan africaniste jamaïquaine, le très vieil homme, qui se déplace aujourd’hui avec beaucoup de difficulté, fut élève de Garvey, et de St William Grant, pionnier des mouvements syndicaux. Image saisissante du respect qu'inspire Frank Gordon à ses successeurs, s'est en s'agenouillant littéralement devant lui que le docteur Orville Taylor, chargé de cours en sociologie à l’University of the West Indies et maître de cérémonie dimanche, lui a présenté ses hommages. Un peu plus loin, Glynne Manley, veuve de Michael, partageait l'accoudoir avec Stephen Golding, fils du premier ministre et dreadlocks. PNP et JLP, réunis par la grâce de Mosiah...  

Pour attirer pareil plateau, c’est la révélation d’un scoop qui était promise. Sous le titre « Marcus Garvey’s mission : The untold story of the true source of his inspiration », le professeur Robert Hill, de retour en Jamaïque pour l’occasion, prétendait rien moins que de remettre en cause l’un des fondements de l’herméneutique garveyenne. Soit le place centrale du livre « Up from slavery » de l'américain Booker T Washington dans la construction de la conscience noire et pan-africaniste de Garvey. Un pari pour le moins osé, tant le récit de Booker T fait figure aux yeux de ses biographes d'étape cruciale dans le parcours de celui-ci. Il faut certes dire qu’avec quarante-cinq années de sa vie consacrées à étudier, publier et commenter l’œuvre de Garvey, le professeur Hill a des arguments de poids à faire valoir. Pourtant, la thèse provocante du spécialiste n’a pas manqué de provoquer de vives réactions dans le public. Et en Jamaïque, le terme « vif » présente une vigueur toute particulière.  

C’est un  véritable pavé dans la mare qu’à lancé dimanche avec un sourire en coin Robert Hill. C’est en effet selon lui « La case de l’Oncle Tom » de Harriet Beecher Stowe, qui serait à l’origine de l’éveil politique du jeune Marcus Mosiah Garvey, fils de paysan autodidacte de St Ann’s Bay, qui allait devenir le plus important leader noir de l’histoire. Car pour le spécialiste, le livre fondamental de Beecher Stowe – le plus vendu du XIXe siècle – ne marqua pas seulement la pleine prise de conscience par le lectorat blanc des horreurs du système esclavagiste américain, mais contenait également les premiers hymnes à l’Afrique berceau de civilisations, et non terre obscure et sauvage, végétant depuis des millénaires dans l’attente de la lumière venue du Nord. Pour Hill, c’est dans ces lignes, dans ces hommages à la terre originelle, que le regard de Garvey Les garveyites et "garveyologues" les plus éminents étaient réunis dimanche à l’Institute of Jamaica, au cœur du triste et fascinant Kingston historique. Un magnifique bâtiment  bicentenaire, témoin anachronique de la splendeur passée des lieux. Au premier rang d’une salle au profond charme désuet, assis sur de vieux sièges de théâtre blancs, du beau monde aligné : les professeurs Barry Chevannes, Rupert Lewis et Daphne Douglas, illustres exégètes de Garvey, de rasta et de tout ce que la Jamaïque recèle d’africanité. Courbé dans son siège trop grand, la figure tutélaire Frank Gordon était là aussi. Vétéran légendaire de la parole pan africaniste jamaïquaine, le très vieil homme, qui se déplace aujourd’hui avec beaucoup de difficulté, fut élève de Garvey, et de St William Grant, pionnier des mouvements syndicaux. Image saisissante du respect qu'inspire Frank Gordon à ses successeurs, s'est en s'agenouillant littéralement devant lui que le docteur Orville Taylor, chargé de cours en sociologie à l’University of the West Indies et maître de cérémonie dimanche, lui a présenté ses hommages. Un peu plus loin, Glynne Manley, veuve de Michael, partageait l'accoudoir avec Stephen Golding, fils du premier ministre et dreadlocks. PNP et JLP, réunis par la grâce de Mosiah...  

Pour attirer pareil plateau, c’est la révélation d’un scoop qui était promise. Sous le titre « Marcus Garvey’s mission : The untold story of the true source of his inspiration », le professeur Robert Hill, de retour en Jamaïque pour l’occasion, prétendait rien moins que de remettre en cause l’un des fondements de l’herméneutique garveyenne. Soit le place centrale du livre « Up from slavery » de l'américain Booker T Washington dans la construction de la conscience noire et pan-africaniste de Garvey. Un pari pour le moins osé, tant le récit de Booker T fait figure aux yeux de ses biographes d'étape cruciale dans le parcours de celui-ci. Il faut certes dire qu’avec quarante-cinq années de sa vie consacrées à étudier, publier et commenter l’œuvre de Garvey, le professeur Hill a des arguments de poids à faire valoir. Pourtant, la thèse provocante du spécialiste n’a pas manqué de provoquer de vives réactions dans le public. Et en Jamaïque, le terme « vif » présente une vigueur toute particulière.  

C’est un  véritable pavé dans la mare qu’à lancé dimanche avec un sourire en coin Robert Hill. C’est en effet selon lui « La case de l’Oncle Tom » de Harriet Beecher Stowe, qui serait à l’origine de l’éveil politique du jeune Marcus Mosiah Garvey, fils de paysan autodidacte de St Ann’s Bay, qui allait devenir le plus important leader noir de l’histoire. Car pour le spécialiste, le livre fondamental de Beecher Stowe – le plus vendu du XIXe siècle – ne marqua pas seulement la pleine prise de conscience par le lectorat blanc des horreurs du système esclavagiste américain, mais contenait également les premiers hymnes à l’Afrique berceau de civilisations, et non terre obscure et sauvage, végétant depuis des millénaires dans l’attente de la lumière venue du Nord. Pour Hill, c’est dans ces lignes, dans ces hommages à la terre originelle, que le regard de Garvey sur l’Afrique a changé. Un Garvey qui confiait dans ses mémoires avoir grandi, comme tous ses concitoyens, dans le mépris, voire la crainte de l’obscur et honteux ancêtre africain alors encore tout proche.
 

Pourtant, Garvey fut le premier orateur à utiliser péjorativement dans ses discours le terme « Oncle Tom » comme synonyme du noir docile et soumis à ses maîtres blancs. Cet apparent paradoxe n'a pas déstabilisé une seconde Robert Hill. C’était au contraire une preuve à ses yeux que le texte lui était familier. « De plus, ajoutait-il, Garvey critiquait le personnage de l’Oncle Tom, jamais le livre en tant que tel, ou son auteur ».  

Pendant plus d’une heure, écrits du fondateur de l’UNIA à l’appui, le professeur s’est livré à une méticuleuse démonstration aussi convaincante que troublante. La longue standing ovation qui a salué sa prestation en était une belle preuve. Pour de nombreuses oreilles présentes cependant, dont la plupart étaient déjà bien ouvertes aux temps du Black Power, l’idée même que l’Oncle Tom, cette image abhorrée du noir qui ne se rebelle pas, puisse être le point de départ de l’œuvre de Marcus Garvey était tout simplement insoutenable. Et ils l’ont fait savoir avec une bruyante insistance, mais sans réelle animosité, pendant une passionnante session de questions, et jusque sur les marches de l’édifice après la fin de la conférence. Robert Hill quant à lui, visiblement satisfait de l’impact de sa thèse originale, contestait également la lecture faite par tant, dont Garvey lui-même, du personnage de Beecher Stowe. « L’Oncle Tom n’était pas un Oncle Tom », souriait-il en conclusion, soulignant encore une fois ce paradoxe. Ce serait ainsi le livre, dont le nom du personnage principal est devenu depuis bientôt un siècle une puissante insulte parmi les militants de la cause noire, qui serait à la base de la prise de conscience du plus grand champion de cette même cause.  

"Quand je mourrai, mon travail ne fera que commencer.[...] Cherchez moi dans la tempête et l'orage [...], car avec la grâce de Dieu, je serais de retour avec les millions d'esclaves morts en Amérique et dans les Caraïbes" avait dit Garvey aux siens dans son style prophétique. Ce sont sans doute un peu de cette tempête, et de cet orage, qui ont fait souffler avec force son souvenir ce dimanche après-midi, soixante-sept ans après sa disparition.  

   

Tribute to Count Ossie

Pour les indécrottables nostalgiques de mon espèce, les séjours en Jamaïque ont quelque chose de frustrant par moments. Bien sûr, on sait bien que l'on est en 2009, que les heures de gloire du roots reggae, de la musique militante et des sections de cuivres en ordre de combat sont bien lointaines. Remonter aujourd'hui Orange Street ou Maxfield Avenue, en pensant à ce que ces lieux représentaient à leur grande époque, suffit à mesurer le temps passé.
Et pourtant, à force d'entendre les innombrables radios de Kingston diffuser sous l'étiquette «roots» des morceaux one drop au mix creux et insipide, aux harmonies r'n'b anémiques, et infestés d'autotune, on ne peut s'empêcher de continuer à rêver en secret à une machine à remonter le temps. On ne peut s'empêcher de penser que, quoi qu'on en dise, il n'y a rien à y faire, c'était quand même mieux avant…
Et puis soudain, ce passé qui paraît parfois si distant manifeste à nouveau sa présence, par magie, le temps d'une soirée.

C'était le cas dimanche dernier, à Temple Hall Estate, dans l'arrière-pays du comté de St-Andrew, à une demi-heure des faubourgs de Kingston. Devant une ancienne demeure de planteurs, face à un cirque de collines et de forêts intactes, se tenait la première édition de l'hommage à Count Ossie. Une initiative du tromboniste Nambo Robinson, qui fit jadis ses premiers pas dans la musique sous le patronage du grand Count, disparu en 1976. Pour ce faire, le jovial colosse avait réuni à Temple Hall quelques amis à lui. Les Mystic Revelation of Rastafari bien sûr, emmenés par Count Ossie Jr, mais aussi un backing band de jeunes musiciens issus de la Jamaica School of Music, et une section de cinq cuivres, composée de Nambo, Dean Fraser, et de professeurs de l'école. Une quinzaine de musiciens sur scène, ce qui pour le reggae confine à l'orchestre philharmonique. Et moins de cent personnes dans un public hétéroclite de permanentes élaborées et de grosses locks blanches.

Le concert a commencé sous les étoiles, par une longue session nyahbinghi. Emmené par un Nambo qui avec sa barbe grise et son long boubou ressemblait à un roi Ashanti, le chœur a enchaîné au rythme du fundeh les classiques du répertoire rasta et des cantiques afrocentrés. No night in Zion, Carnal mind, Rivers of Babylon, Holy mount Zion… des chants scandés avec ferveur, qui ont résonné particulièrement profondément dans cet environnement d'ancienne plantation. Entre deux chants, Nambo et les vétérans des MRR ont raconté ces sessions mythiques de Wareika, où le jazz des Don Drummond, Rico ou Tommy McCook rencontrait chaque dimanche les tambours d'Ossie et des siens, dans une même dévotion à ce lointain roi des rois. Des dimanches qui ont posé des bases fondamentales pour ce qui allait devenir quelques années plus tard la musique jamaïquaine telle que le monde allait la découvrir.
Puis les autres musiciens sont entrés en scène. Pour rendre l'hommage à l'homme de l'Est, kingstonnement parlant, un riddim s'imposait bien sûr: Rockfort rock. Groovy, puissant, traversés de longs solos inspirés se répondant les uns aux autres… Je l'avais entendu des dizaines de fois en live, mais avec ce son-là, jamais. Puis ils ont enchaîné, revisité Brentford Road – on dit aujourd'hui Studio One avenue -: Swing Easy, Real Rock. Et toujours cette flamme, cette envie d'être là, ce soir, pour célébrer une mémoire, un héritage. Le concert a continué, Nambo et Dean Fraser ont empoigné les micros, rappelant au passage quelles voix se cachaient derrière leurs instruments. Skylarking, Concrete Jungle, et ce son particulier, cette atmosphère. A quelques mètres de la bourgeoisie de Kingston assise en habits de soirée, les rastas faisaient crépiter le chalice sans répit.

Un comédien s'est ensuite approché du micro, pour raconter un peu l'histoire de Nambo, et la place centrale jouée par Count Ossie et ses tambours dans la vie du jeune Ronald. Et ce malgré les strictes interdictions opposées au garçon dans son envie d'aller voir de plus près ces gens au cœur prétendument noir. Des drogués, des sauvages, des tueurs d'enfants, des animaux. Voilà ce qu'on disait alors à tous ces jeunes, attirés par ces rythmes et ces chants qui couraient dans la nuit. Mais il y était allé malgré tout. Et avait fini par adopter tant la musique que la foi qu'elle portait.
Pendant que le comédien déroulait ses souvenirs, le gamin devenu géant était là, en retrait, perdu dans ses pensées, le trombone en berne. Une émotion non feinte, et ressentie par tous. Puis ce fut le tour de la fille de Count Ossie, d'évoquer ce père disparu il y a 33 ans. Un long poème, ponctué par un énorme «Rastafari!» lancé à la nuit, et repris en chœur par tous ceux pour qui il faisait sens.
Puis la musique a repris, toujours aussi riche, bondissante et lourde. Un son qu'on ne trouve qu'ici, parfois, lorsque ce passé qui se cache finalement  dans chaque pierre abîmée de Downtown se manifeste à nouveau, et rappelle qu'il est toujours là.

Ces moments sont rares, mais ils n'ont pas de prix.
 

Jamaica no problem ?

S’il est un souvenir apparemment incontournable aux yeux de tout touriste rentrant de deux semaines d’hédonisme mélanomogène sur les plages privées et sécurisées de Montego Bay ou de Negril, c’est bien le t-shirt « Jamaica no problem ». Il marche si fort qu’il doit sûrement figurer à lui tout seul dans le maigre PNB de l’île aux sources.

Le constat est pourtant à peu près aussi pertinent qu’un équivalent helvétique « Switzerland no mountain »… Jamaïque, pas de problème… Une économie dévastée depuis le crash du bauxite dans les années septante, un système social et éducatif saigné à blanc par 30 ans d’exigences insensées du FMI, une violence endémique matérialisée par un taux d’homicides – 1600 meurtres en 2006, pour 2,7 millions d’habitants - qui n’a d’équivalent qu’au Nicaragua ou en Colombie, des quartiers entiers de la capitale Kingston semblant se relever en permanence d’une combinaison entre ouragan et guerre civile, un tissu social totalement déchiré, marqué par plus de trois siècles d’esclavage et de familles systématiquement séparées, un pourcentage absolument effarant de jeunes qui, non seulement sont au chômage, mais n’auront jamais un travail fixe dans toute leur existence… Il serait sans doute plus rapide de comptabiliser les problèmes dont l’île ne souffre pas…  Pourtant, à la plus grande satisfaction du Jamaica Tourist Board, organisme faîtier de cette importante industrie, les touristes repartent toujours ravis, avec leur t-shirt « Jamaica no problem ».

Il y a une dizaine d’année, sur le chantier d’un hôtel de luxe qui s’apprêtait à priver de leur accès à la mer les habitants du village d’Oracabessa, j’avais croisé un ouvrier qui portait l’un de ces t-shirt, mais retouché à la jamaïquaine. La vraie, pas celle qui n’a pas de problèmes. Le « no » était barré d’un gros « nuff » rouge. « Nuff », « enough » en anglais, auquel les Yardies donnent avec ironie le sens de « beaucoup ». « Jamaica nuff problem ». J’ai beaucoup cherché depuis un exemplaire. Sans succès.

Amnésie contre nostalgie

Vendu sur le site d’enchères e-bay : un vieux caisson de basse, usé par les pluies quotidiennes, du Home-Town Hi FI, le sound mythique d’Osbourne « King Tubby » Ruddock, roi du dub et du sound system. Pour 617 $, ce morceau d’histoire partira pour la Grande-Bretagne.

Anecdotique, la transaction est malgré tout révélatrice. Révélatrice de l’amnésie d’une île qui semble ne pas réaliser l’héritage unique que représentent ces fragments de son histoire musicale, de son histoire tout court. Les uns après les autres, ces témoins d'une aventure sans équivalent sur la planète partent décorer les salons anglais, ou les vitrines japonaises. Aucun musée national ne rappelle l’épopée de la « loudest island on earth », les autorités touristiques ayant de tout temps préférer vendre à l'étranger une image lisse de paradis tropical. Les ouvrages de référence consacrés à sa musique sont tous l’œuvre d’occidentaux. Les protagonistes s’en offusquent, mais n’écrivent pas leur vision, de l’intérieur, pour autant. Les jeunes de l’île savent vaguement aujourd’hui ce que représente Studio One, ne se doutent pas que les mélodies qui agitent leurs nuits ont bien souvent quarante ans. Channel One n’est plus qu’une ruine, écroulée au bord de la terrifiante Maxfield Avenue. Quant aux vestiges du roi Marley, ils servent désormais d’attrape-touriste, garnissant les coffres déjà obèses de la redoutable Rita.

En matière de musique, les Jamaïquains ont toujours aimé ce qui est neuf. Ce qui est, dans leurs mots, « fresh ». Révélatrice métaphore organique. Ce qui n’est plus frais est pourri. Ce qui est pourri est jeté. La nostalgie de quelques whities plus jeunes que les disques qu'ils traquent avec frénésie leur est totalement étrangère.

Car la société yardie est une société de la survie, une civilisation de la débrouille au jour le jour. Les sufferers ne peuvent se permettre le luxe de s’asseoir pour regarder en arrière. Comment pourrait-on décemment leur en vouloir ?

Pourtant, à voir les vétérans s’en aller les uns après les autres, bien souvent avant d’atteindre l’âge de la retraite, la question s’impose. Lorsque le dernier des pionniers s’éteindra, que restera-t-il aux Jamaïquains de cette mémoire ?

Jamaïquains racistes ?

C'est une remarque que j'entends depuis des années. "Ah ouais, les Jamaïquains, ils sont racistes, ils n'aiment pas les blancs..." Un constat qui me sidère autant qu'il m'intrigue, depuis longtemps. Car, je ne peux parler ici que de mon expérience propre, jamais je n'ai été confronté au début d'une réaction raciste à mon égard. C'est pourtant mon quatrième séjour dans l'île, et je passe le plus clair de mon temps dans des zones de Kingston très peu réputées pour leur côté accueillant. Et pourtant, jamais je n'ai ressenti le moindre problème quant au fait que je sois blanc. Je fréquente assidument des rastas, des garveyites et autres vétérans de la cause noire, et jamais cette question de pigmentation différente n'est venue spontanément sur la table.

Lors de la conférence que j'ai eu l'occasion de donner vendredi à l'Université des West Indies de Kingston, consacrée au développement international du reggae, j'ai soulevé ce point. En parlant des clichés récurrents fleurissant en Europe à propos des Jamaïquains, j'ai évoqué face au public cette image de racisme supposé qui leur est prêté. Il aurait fallu filmer leur réaction de dépit, voire de stupeur face à cette allégation. Lors de la passionnante discussion qui a suivi mon exposé, le sujet est revenu souvent. Les gens présents cherchant de toutes leurs forces le pourquoi de cette image. Une mauvaise compréhension de la notion de fierté noire et du rappel récurrent des horreurs de la traite et de l'esclavage véhiculés par les textes du roots reggae ? La peur atavique du Blanc lorsqu'il est entouré d'une population quasi exclusivement noire ? Beaucoup de questions, des pistes, aucune réponse définitive.

Une femme rasta présente dans la salle a quant à elle posé la question en ces termes : "Je ne dis pas une seconde que nous soyons racistes mais, si ce type de réactions existe, ne peut-on pas quelque part en expliquer l'origine de par notre histoire et l'état de notre société aujourd'hui ?"

C'est dans cette direction que je chercherai la réponse le jour où, éventuellement, je serai confronté à une réaction hostile quant à mon taux de mélanine. Car, en Jamaïque, aujourd'hui comme hier, le Blanc symbolise le riche, celui d'en haut, des collines oû la brise souffle, où les gullies ne débordent pas, où les routes restent praticables même après quinze minutes de déluge. Si un jour on me dit que je ne suis pas le bienvenu parce que je suis blanc, je le prendrai comme une réaction sociale, et aucunement raciale ou ethnique.

Car, c'est une conviction très profonde, les Jamaïquains ne sont pas racistes. Et je les admire profondément pour ça.

'Pour moi une vie sans musique, ça n'aurait pas grand sens' Nicolas Bouvier