SoulOfAnbessa

17
Jun
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Le frisson des vendanges interdites

J'ai écrit ce texte dans le cadre de ma formation de journaliste en 2007, pour l'exercice de reportage. Ce n'est pas vraiment la saison, mais, je me suis imaginé que cela pourrait intéresser, voire rappeler des souvenirs à certains.

 

 

vendanges interdites

 LE FRISSON DES VENDANGES INTERDITES

Alors que dans les vignes, les vendanges battent leur plein, l’heure d’un autre type de récolte est arrivée. Plus discrète, et plus risquée. Reportage avec deux cultivateurs dans les Préalpes vaudoises.

Les feuilles mortes humides crissent sous les pas rapides et précis. On se fraie un chemin entre ronces et houx, en s’accrochant aux branches basses et aux racines. Difficile de suivre l’allure sur le talus escarpé. Pas de doute, les deux guides du jour connaissent le chemin. On débouche enfin dans une petite clairière, sorte de tranchée au milieu des arbres et des bosquets.

Un parfum puissant et fruité signale immédiatement le butin. Des deux côtés du minuscule sentier, une quinzaine de plantes de chanvre se balancent doucement dans le vent frais. Les plus fières sont à hauteur d’homme. La lumière rasante de fin de journée fait briller les milliers de cristaux de résine qui perlent sur chaque sommité. Cyril* caresse une grande tige pourpre, puis la porte à son nez. «Elle a l’air fameuse, celle-là...» La récolte s’annonce prometteuse, malgré la taille réduite des plantes. La faute à l’été. «Et à des boutures pourries» ronchonne Ludovic*, en examinant les feuilles jaunies d’un plant au gabarit décevant.

Hantise du vol

Les pieds sont répartis sur sept petites terrasses, consolidées à l’aide de rondins de bois. «On les a faites il y a dix ans, se souvient Ludovic. Ça nous a pris un de ces temps!» Certaines plantes sont entourées d’étonnantes petites clôtures de bois entremêlé. «C’est des barrières à chevreuils, explique Cyril, tout en épiant en permanence les alentours. Ils nous en ont bouffé quatre cette année!» Les cervidés ne sont pas pour autant les dangers les plus sérieux qui guettent la production clandestine. Les forestiers et les promeneurs sont bien plus redoutés. Ils pourraient détruire la plantation, ou donner l’alerte. Ou pire encore, ultime sacrilège, la voler juste avant la récolte. Bien qu’ils aient jusqu’à ce jour été épargnés, le vol de leur plantation reste la hantise des deux cultivateurs. Six mois de visites fréquentes et de soins attentionnés, ça crée des liens.

Longue besogne

Cyril et Ludovic ont 25 ans. Tous deux travaillent, mais ne souhaitent pas en dire plus. Leur hobby reste risqué. Cela fait dix ans qu’«octobre» rime pour eux avec «récolte». «On plante pour notre consommation personnelle, pour ne pas avoir à en acheter, explique Cyril. Et puis avec toutes les saloperies qu’on trouve dans l’herbe sur le marché, là au moins on sait ce qu’on fume...» Le jeune homme s’interrompt brusquement, l’air inquiet. Tout le monde s’accroupit. En contrebas,des bruits de pas proviennent de la forêt. On garde de longues minutes le silence, sans un mouvement. Les pas s’éloignent, fausse alerte. On chuchotera dorénavant. La nuit tombe, l’heure de la vendange est arrivée. Ludovic commence la longue besogne. Avec un petit ciseau, il coupe une à une les grandes feuilles. Elles ne contiennent pas de THC, la substance active du cannabis, et n’ont donc pas d’autre intérêt que de figurer sur les T-shirts pour adolescents. Le geste est précis, mais la tâche devient vite laborieuse, car la résine qui se dépose sur l’outil le rend poisseux. Pour accompagner le geste, les deux tâcherons se passent un gros joint, où brûlent les derniers vestiges de la récolte de l’an passé. Une très bonne cuvée, paraît-il.

Retour risqué

Une fois l’arbuste dénudé, il est découpé au sécateur. Une par une, les branches sont rapidement enroulées dans un sac en plastique, puis fourrées dans un grand sac à dos. L’opération se répète à l’identique pour chaque bosquet. De la plantation, il ne reste après quelques heures de travail que des petites souches vertes et anodines.

Reste le retour, l’étape la plus risquée. Tant que les plantes sont sur pieds, ils peuvent nier en être les propriétaires. Une fois la récolte sur le dos, cela devient beaucoup plus compliqué... «S’agirait pas de croiser du monde» lance Ludovic, comme pour conjurer le mauvais sort. D’autant plus les sacs pleins à craquer embaument loin à la ronde. Chargés de leur précieuse et illicite cargaison, les deux hors-la-loi s’enfoncent dans la forêt, jetant un dernier regard sur les terrasses désormais vides. Ils seront de retour l’an prochain, leur clairière a su garder une fois encore ses secrets.

*prénoms d’emprunt

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