SoulOfAnbessa

05
Dec
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Tribute to Count Ossie

Pour les indécrottables nostalgiques de mon espèce, les séjours en Jamaïque ont quelque chose de frustrant par moments. Bien sûr, on sait bien que l'on est en 2009, que les heures de gloire du roots reggae, de la musique militante et des sections de cuivres en ordre de combat sont bien lointaines. Remonter aujourd'hui Orange Street ou Maxfield Avenue, en pensant à ce que ces lieux représentaient à leur grande époque, suffit à mesurer le temps passé.

Et pourtant, à force d'entendre les innombrables radios de Kingston diffuser sous l'étiquette «roots» des morceaux one drop au mix creux et insipide, aux harmonies r'n'b anémiques, et infestés d'autotune, on ne peut s'empêcher de continuer à rêver en secret à une machine à remonter le temps. On ne peut s'empêcher de penser que, quoi qu'on en dise, il n'y a rien à y faire, c'était quand même mieux avant... Et puis soudain, ce passé qui paraît parfois si distant manifeste à nouveau sa présence, par magie, le temps d'une soirée.

C'était le cas dimanche dernier, à Temple Hall Estate, dans l'arrière-pays du comté de St-Andrew, à une demi-heure des faubourgs de Kingston. Devant une ancienne demeure de planteurs, face à un cirque de collines et de forêts intactes, se tenait la première édition de l'hommage à Count Ossie. Une initiative du tromboniste Nambo Robinson, qui fit jadis ses premiers pas dans la musique sous le patronage du grand Count, disparu en 1976. Pour ce faire, le jovial colosse avait réuni à Temple Hall quelques amis à lui. Les Mystic Revelation of Rastafari bien sûr, emmenés par Count Ossie Jr, mais aussi un backing band de jeunes musiciens issus de la Jamaica School of Music, et une section de cinq cuivres, composée de Nambo, Dean Fraser, et de professeurs de l'école. Une quinzaine de musiciens sur scène, ce qui pour le reggae confine à l'orchestre philharmonique. Et moins de cent personnes dans un public hétéroclite de permanentes élaborées et de grosses locks blanches.

Le concert a commencé sous les étoiles, par une longue session nyahbinghi. Emmené par un Nambo qui avec sa barbe grise et son long boubou ressemblait à un roi Ashanti, le chœur a enchaîné au rythme du fundeh les classiques du répertoire rasta et des cantiques afrocentrés. No night in Zion, Carnal mind, Rivers of Babylon, Holy mount Zion... des chants scandés avec ferveur, qui ont résonné particulièrement profondément dans cet environnement d'ancienne plantation. Entre deux chants, Nambo et les vétérans des MRR ont raconté ces sessions mythiques de Wareika, où le jazz des Don Drummond, Rico ou Tommy McCook rencontrait chaque dimanche les tambours d'Ossie et des siens, dans une même dévotion à ce lointain roi des rois. Des dimanches qui ont posé des bases fondamentales pour ce qui allait devenir quelques années plus tard la musique jamaïquaine telle que le monde allait la découvrir. Puis les autres musiciens sont entrés en scène. Pour rendre l'hommage à l'homme de l'Est, kingstonnement parlant, un riddim s'imposait bien sûr: Rockfort rock. Groovy, puissant, traversés de longs solos inspirés se répondant les uns aux autres... Je l'avais entendu des dizaines de fois en live, mais avec ce son-là, jamais. Puis ils ont enchaîné, revisité Brentford Road – on dit aujourd'hui Studio One avenue -: Swing Easy, Real Rock. Et toujours cette flamme, cette envie d'être là, ce soir, pour célébrer une mémoire, un héritage. Le concert a continué, Nambo et Dean Fraser ont empoigné les micros, rappelant au passage quelles voix se cachaient derrière leurs instruments. Skylarking, Concrete Jungle, et ce son particulier, cette atmosphère. A quelques mètres de la bourgeoisie de Kingston assise en habits de soirée, les rastas faisaient crépiter le chalice sans répit.

Un comédien s'est ensuite approché du micro, pour raconter un peu l'histoire de Nambo, et la place centrale jouée par Count Ossie et ses tambours dans la vie du jeune Ronald. Et ce malgré les strictes interdictions opposées au garçon dans son envie d'aller voir de plus près ces gens au cœur prétendument noir. Des drogués, des sauvages, des tueurs d'enfants, des animaux. Voilà ce qu'on disait alors à tous ces jeunes, attirés par ces rythmes et ces chants qui couraient dans la nuit. Mais il y était allé malgré tout. Et avait fini par adopter tant la musique que la foi qu'elle portait.

Pendant que le comédien déroulait ses souvenirs, le gamin devenu géant était là, en retrait, perdu dans ses pensées, le trombone en berne. Une émotion non feinte, et ressentie par tous. Puis ce fut le tour de la fille de Count Ossie, d'évoquer ce père disparu il y a 33 ans. Un long poème, ponctué par un énorme «Rastafari!» lancé à la nuit, et repris en chœur par tous ceux pour qui il faisait sens.

Puis la musique a repris, toujours aussi riche, bondissante et lourde. Un son qu'on ne trouve qu'ici, parfois, lorsque ce passé qui se cache finalement dans chaque pierre abîmée de Downtown se manifeste à nouveau, et rappelle qu'il est toujours là.

Ces moments sont rares, mais ils n'ont pas de prix. 

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