SoulOfAnbessa

02
Dec
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Amnésie contre nostalgie

Vendu sur le site d’enchères e-bay : un vieux caisson de basse, usé par les pluies quotidiennes, du Home-Town Hi FI, le sound mythique d’Osbourne « King Tubby » Ruddock, roi du dub et du sound system. Pour 617 $, ce morceau d’histoire partira pour la Grande-Bretagne.

Anecdotique, la transaction est malgré tout révélatrice. Révélatrice de l’amnésie d’une île qui semble ne pas réaliser l’héritage unique que représentent ces fragments de son histoire musicale, de son histoire tout court. Les uns après les autres, ces témoins d'une aventure sans équivalent sur la planète partent décorer les salons anglais, ou les vitrines japonaises. Aucun musée national ne rappelle l’épopée de la « loudest island on earth », les autorités touristiques ayant de tout temps préférer vendre à l'étranger une image lisse de paradis tropical. Les ouvrages de référence consacrés à sa musique sont tous l’œuvre d’occidentaux. Les protagonistes s’en offusquent, mais n’écrivent pas leur vision, de l’intérieur, pour autant. Les jeunes de l’île savent vaguement aujourd’hui ce que représente Studio One, ne se doutent pas que les mélodies qui agitent leurs nuits ont bien souvent quarante ans. Channel One n’est plus qu’une ruine, écroulée au bord de la terrifiante Maxfield Avenue. Quant aux vestiges du roi Marley, ils servent désormais d’attrape-touriste, garnissant les coffres déjà obèses de la redoutable Rita.

En matière de musique, les Jamaïquains ont toujours aimé ce qui est neuf. Ce qui est, dans leurs mots, « fresh ». Révélatrice métaphore organique. Ce qui n’est plus frais est pourri. Ce qui est pourri est jeté. La nostalgie de quelques whities plus jeunes que les disques qu'ils traquent avec frénésie leur est totalement étrangère.

Car la société yardie est une société de la survie, une civilisation de la débrouille au jour le jour. Les sufferers ne peuvent se permettre le luxe de s’asseoir pour regarder en arrière. Comment pourrait-on décemment leur en vouloir ?

Pourtant, à voir les vétérans s’en aller les uns après les autres, bien souvent avant d’atteindre l’âge de la retraite, la question s’impose. Lorsque le dernier des pionniers s’éteindra, que restera-t-il aux Jamaïquains de cette mémoire ? 

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