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King Tubby, l'autre king

publié pour la première fois dans Vibrations

Duhaney Park est une banlieue sans grand charme, étalée aux pieds des Red Hills qui dominent l’extrême Ouest de Kingston. Des routes larges et raisonnablement abîmées, une poignée de chiens lascifs, et quelques grosses voitures qui dorment sous des manguiers immenses. Et, à bonne distance l’un de l’autre, des pavillons d’un étage aux murs blanc et rose pastel que le soleil de midi rend éblouissants. L’un de ces quartiers de Kingston qui raconte les premières années d’indépendance de la Jamaïque, qui virent la classe moyenne naissante cesser de rêver d’Angleterre pour se tourner tout entière vers la voisine Amérique. C’est là, au coin de Sherlock Crescent et Duhaney Drive que Miss Del passe ses journées au frais sous sa véranda. Elle s’appelle Veronica Johnson, mais aussi loin qu’elle se souvienne, tout le monde l’a toujours appelé Delores, devenu Del avec le temps. La joviale sexagénaire est visiblement une figure du quartier. Rares sont les passants qui ne lui adressent de sonnantes salutations en longeant la clôture de son petit jardin. Pour perturber son quotidien, il y a de temps à autre ces visiteurs venus de très loin, qui franchissent en hésitant le petit portail blanc de l’entrée.

 

La maîtresse de maison s’étonne toujours autant de voir débarquer sous son toit Japonais ou Anglais, saisis par l’émotion d’approcher par sa souriante entremise un mythe disparu. Car à ses yeux, elle n’a pas partagé la vie d’Osbourne Ruddock, personnage majeur de la musique de la deuxième moitié du XXe siècle. Non, elle a simplement épousé son ami d’enfance Tubby. « J’ai grandi avec lui, toutes ces histoires de “légende musicale”, ça ne signifie pas grand-chose pour moi. C’était l’homme que j’avais toujours connu, et qui faisait de la musique, voilà. En plus, ça ne m’a jamais intéressé. Je n’ai même jamais entendu jouer son sound system ! », nous confie-t-elle. Pourtant, l’homme qui partagea sa vie pendant trente ans fut des années durant le roi de cette institution musicale unique en son genre. Il fut le Great King Tubby, roi du sound system. Et régner sur les sounds, à Kingston, c’est régner sur le monde. Sur le monde d’en bas, tout du moins.

Dès 20 ans déjà

Le sound system représente en Jamaïque bien davantage qu’une montagne d’enceintes installées pour un soir dans une cour afin de divertir à peu de frais la population du quartier à coup de basses telluriques et de disques que d’autres n’ont pas. C’est une véritable institution, placée au centre de la cosmogonie musicale de l’île. Le moteur de toute évolution, le juge de paix de tout nouveau morceau, parfois enregistré quelques heures à peine avant d’être soumis à son public intraitable. C’est le sound qui forge les couronnes des artistes et fait vaciller les trônes des producteurs. Le live, ce n’est qu’un passe-temps pour riches.

Pour le jeune Osbourne Ruddock, s’engager au milieu des années 60 sur le chemin du sound system devient vite une évidence. Pas pour la popularité qu’il pourrait y gagner – le jeune homme est déjà frappé par cette aversion pour les feux de la rampe qui lui coûtera la postérité sur sa terre natale. Mais parce que l’exigeante discipline regroupe ses deux grandes passions, ses deux grands talents : l’électronique et la musique. Alors âgé d’une vingtaine d’années, passées entre les quartiers de Downtown et de Penwood (rebaptisé Waterhouse quelques années plus tard), il s’est déjà taillé une solide réputation de petit génie de la bricole. Tout ce qui produit du son ou de la lumière connaît une seconde jeunesse entre ses doigts experts. Le quartier tout entier fait ainsi la file devant sa porte, raconte en témoin privilégié Roydale Anderson dans ses mémoires My Reggae Journey, pour se faire installer par ses soins antenne et radio dans son véhicule. Depuis son bungalow de bois du 18 Dromilly Avenue – un nom appelé à rejoindre le 13 Brentford Road de Studio One et le 86 Hope Road de Marley au panthéon des adresses mythiques de la musique jamaïquaine –, Tubby crée sa propre radio pirate, TRS (pour Tubby’s Radio Station) dont les ondes irriguent jusqu’aux tympans du quartier voisin de Tower Hill. Son émetteur est si efficace qu’il parvient même à marcher un temps sur les plates-bandes hertziennes de l’hégémonique Radio Jamaica (RJR). Jusqu’à ce que, craignant de perdre le contrôle sur la situation, Tubby ne décide de mettre fin à l’aventure.

Passionné de jazz Parallèlement à sa passion des circuits imprimés, le jeune homme est un amoureux de la musique. Il fréquente assidûment les sound systems, et impressionne ses amis par sa capacité à se souvenir, dans le bon ordre, de tous les morceaux joués la veille par les selectors. Avec les moyens que lui procurent ses petits dépannages, il accumule les disques de jazz: Dave Brubeck, Art Blakey, Thelonious Monk ou Miles Davis se croisent sur la platine du jeune ingénieur. Une passion qui se poursuivra jusqu’à la fin de sa vie. Ami de la famille et visiteur régulier de Duhaney Park, le DJ anglais David Rodigan raconte ainsi à Dave Hendley dans le magazine français Natty Dread avoir découvert chez Tubby durant les années 80 une impressionnante collection de disques de jazz, stockés dans une petite pièce secrète, et source selon lui de l’inspiration du maître.

À ses débuts, son Hometown Hi-Fi n’a pas la puissance sonore des poids lourds Downbeat ou Trojan, mais la qualité de son son fait déjà la différence. « Sur East Avenue, à Greenwich Farm, il y avait certains soirs cinq ou six grands sounds qui jouaient en même temps. On allait d’un à l’autre, en fonction de leur son et des morceaux qu’ils passaient. Mais peu à peu, tout le monde se retrouvait chez Tubby. Son sound était petit, mais tellement mélodique », se souvient le rootsman vétéran Keith « Prince Alla » Blake, alors adolescent. Dans un monde de compétition musicale qui ne vénère rien tant que l’exclusivité, King Tubby se fait rapidement une place de choix. Car chez lui, tout est exclusif. Ses amplis, fabriqués de ses mains et truffés de lumières qui fascinent la foule. Ses échos et reverbs, qu’il est d’ailleurs le premier à utiliser en live, trafiqués avec génie et poussés dans leurs ultimes retranchements, pour produire des sons impossibles à retrouver ailleurs. Mais pour tuer musicalement ses adversaires et attirer la foule, les canons à décibels ne suffisent pas. Il faut également des munitions qui frapperont si fort qu’elles ne laisseront à l’ennemi d’autre choix que de plier bagages. Cette arme absolue, c’est la dubplate. Un calibre de dix pouces, en lourd acétate laqué. Un morceau au mix unique, gravé en un seul exemplaire. King Tubby n’est pas producteur, c’est donc la musique que les autres lui confient qu’il s’approprie en la retravaillant.

Architecte ou chirurgien ?

Avec en tête l’affirmation de sa suprématie sur le monde du sound system, Osbourne Ruddock va devenir le héros d’une révolution musicale qui aura une influence décisive sur toutes les musiques populaires occidentales de la fin du vingtième siècle. Car s’il n’a pas, à proprement parler, inventé le dub (son confrère Byron Smith est le prétendant le plus fréquemment cité, la légende voulant qu’il ait un soir oublié les voix en mixant un morceau des Paragons à Treasure Isle), il en restera à tout jamais, et de manière incontestée, le maître et architecte en chef. Alors qu’il avait déjà su pénétrer et travailler le vecteur électrique de la musique, et ainsi influer sur la perception de celle-ci par le public, il peut désormais entrer dans sa structure même. Et par là révéler qu’au-delà du génial technicien, du scientifique du son, il est avant tout un artiste, capable en une seule écoute de saisir et révéler l’âme de la matière sonore placée entre ses mains. « J’avais écrit le morceau, mais je n’arrivais pas à entendre ce que j’avais au fond de moi sur la version vocale. Mais quand King Tubby l’a mixé, tout à coup, tout ce qui était en moi, tout ce que je voulais entendre sur ma propre chanson, est apparu, comme révélé », sourit Prince Alla, dont l’unique collaboration directe avec Tubby a donné au dub l’un de ses plus grands classiques : « Grate Stone ».

Le dub est une forme de chirurgie musicale, et King Tubby en est l’Ambroise Paré. Sa modeste table de mixage quatre pistes, l’homme en fait un instrument à part entière. Il redéfinit au passage, depuis le minuscule studio qu’il a aménagé dans une chambre à coucher de la maison de sa mère, le rôle de l’ingénieur du son dans le processus de création musicale. En faisant glisser ses faders, en faisant jouer filtres et delays, Tubby dissèque, déconstruit et reconstruit un morceau à part entière, en faisant une œuvre nouvelle. Depuis sa table, il remet en lumière un shuffle d’orgue éclipsé par un vocal trop brillant. Il donne son instant de gloire à un picking de guitare, ou à un simple mot, suspendu dans le silence, puis lancé dans un écho semblant tendre vers l’infini. Mais le dub inaugure avant tout le règne sans partage de la basse et la batterie. Dans cet univers dépouillé et austère, elles vont et viennent, s’enlacent et se séparent dans un ballet qui met à nu la colonne vertébrale souple et puissante du groove jamaïquain.

Sur le sound system de Tubby, le dub devient une expérience physique. Mystique, même, diraient certains. La basse s’éclipse, se fait oublier, avant de revenir, inattendue, terrible, comme un orage tropical. Les cymbales, aiguisées par le phaser, tournent dans les steel horns accrochés dans les arbres, jusqu’à étourdir le public pris dans le feu croisé. Le rimshot, élément central de la structure rythmique du reggae, est dopé par la reverb, et claque comme ce jugement dernier que les rastas annoncent avec obstination. La foule est électrisée, et Tubby parvient à la captiver des nuits entières, avec simplement une poignée de riddims, joués et rejoués, et à chaque fois différents.

Le medium est le message

Dans chaque studio de Kingston, les ingénieurs n’ont alors que le sound system en tête, et s’appliquent donc à ne jamais laisser les aiguilles de leurs VU-mètres s’éloigner de la zone rouge. Le marché international leur est inaccessible, et les deux radios officielles de l’île ne passent jamais leur musique, totalement ignorée par l’establishment. Alors autant expérimenter. « Ce sont les Jamaïquains qui ont exploré les premiers les infra basses, pour le sound system. Les Américains ne faisaient pas cela », explique Dennis Howard, enseignant à l’Université Mona de Kingston et auteur d’une thèse consacrée à un demi-siècle de techniques de production musicales jamaïquaines.

Mais lorsque Tubby mixe et grave ses propres dubplates, il le fait pour son sound. Un équipement qu’il a construit, dont il connaît la moindre vis. Le résultat est une symbiose sonore parfaite et unique entre médium et message. « Ce qu’on entendait chez Tubby, on ne pouvait l’entendre nulle part ailleurs », résume Herbie Miller, conservateur du très récent Jamaican Music Museum de Kingston. Avec ses dubs, qui fascinent et surprennent une foule pas habituée à entendre les instruments aller et venir, les voix de leurs artistes favoris se répercuter dans les enceintes en écho infini, Tubby dispose en outre d’une seconde arme: ils offrent un terrain d’exploration extraordinaire aux deejays, véritables hérauts du ghetto. En permettant à la superstar jamaïquaine de l’époque, le révéré U Roy, de surfer sur ces rythmiques dépouillés qui font toute la place à ses interjections humoristiques, et ses commentaires de la vie des « sufferers », il se place dès le tournant des années soixante-dix définitivement en tête des sounds de son époque. C’est le début du règne de Tubby Ier.

L’apogée du dub

Les Jamaïquains, ils l’admettent volontiers, sont des « suiveurs ». Lorsqu’une mode s’abat sur l’île, tout le monde la suit avec zèle. Ainsi, dès le nom de King Tubby commence à circuler bien au-delà des limites de son quartier, tous ceux qui comptent dans la scène musicale de Kingston se pressent à Dromilly Avenue. Les soundmen veulent un ampli, les producteurs une version de leurs chansons. Alors qu’il vit toujours de ses talents de réparateur, Tubby développe des relations artistiques à long terme avec des producteurs aux univers très différents : l’esthète Harry Mudie, le génie du recyclage Edward « Bunny » Lee ou le mystique Vivian « Yabby You » Jackson lui confient toutes leurs productions. Le nom de Tubby n’apparaît plus seulement sur les faces b des 45 tours, mais sur des albums entiers, entièrement dévolu au dub et à son orfèvre. Au milieu de la décennie, le dubmaster triomphe. Et si l’imposant Channel One des frères Hookim s’impose comme LE studio pour ce qui est de l’enregistrement des parties instrumentales, sa petite cabine de prise de son tapissée de carton d’œufs devient le passage obligé de tous les chanteurs roots, qui ne veulent plus enregistrer ailleurs que sous son toit.

De son côté, Lee Perry, l’autre grand génie de l’époque, délivre l’esthétique dub développée par Tubby de la seule face b et des albums spécialisés. Tous les morceaux qui sortent alors de son iconoclaste Black Ark sont inondés d’effets de phaser et de reverb poussés à leur paroxysme. En passe de devenir un genre musical à part entière, le dub se met de surcroît à influencer la matière première dont il se nourrit. C’est à la même période que Tubby commence son travail essentiel de transmission de son savoir à de jeunes ingénieurs du son. Philip Smart est son premier apprenti, et inaugure une longue lignée d’élèves du maître, dont certains marqueront à leur tour l’histoire de leur empreinte. Des apprentis doués à qui Tubby laissera très largement les manettes de son studio dès le milieu des années 70. Il passe quant à lui ses journées dans une pièce voisine à réparer des amplis ou téléviseurs, et lire les dernières publications consacrées aux progrès constants de l’électronique. Le Hometown Hi-Fi est détruit par la police lors d’une soirée à Gold Coast en 1975, pour des motifs encore mystérieux. Tubby, qui n’est pas présent ce soir-là, l’apprend alors qu’il circule en ville sur sa moto. Ce sera le coup de grâce, et, comme le pionnier du sound system Tom The Great Sebastian l’avait fait quelques années avant lui face à la violence des supporters de ses concurrents, il se retire de la course. Et disparaît ainsi complètement du radar du public. « Tubby était connu pour son sound. Dès qu’il a arrêté, les gens du public l’ont oublié », résume Dennis Howard.

A la retraite

Durant les années 80, Tubby est un temps éclipsé par ses plus brillants apprentis. Hopeton « Scientist » Brown, entre-temps parti à Channel One, règne sans partage sur le début de la décennie, en repoussant les limites de cet art nouveau sur les rythmiques pachydermiques des Roots Radics. En 1985, c’est un autre élève de Tubby, Lloyd « Prince Jammy » James, qui condamne tous les musiciens de l’île à une longue période de chômage en lançant la révolution digitale avec le riddim « Sleng Teng ». En retrait, Tubby reste pourtant une figure immense de la scène musicale. La journaliste canadienne Beth Lesser le rencontre pour la première fois en 1982. « C’était une légende dans le milieu. Comme Marley, il était “larger than life”. Nous l’avons trouvé en train de travailler sur des productions d’Horace « Augustus Pablo » Swaby. L’entendre mixer en live, c’était une expérience fabuleuse, qui imposait une forme de respect mêlé de crainte. » Pour les artistes qui le fréquentent, il incarne un personnage au pouvoir quasi surnaturel. « Etre à côté de King Tubby pour un chanteur, c’était être à côté de Dieu. Dieu qui se passionnerait pour l’électronique », glisse le chanteur des Tamlins Carlton Smith, avec ce regard qu’ont les Jamaïquains quand ils veulent être certains d’être bien compris.

Tubby revient en force dans la deuxième moitié de la décennie en se lançant, enfin, dans la production. Son riddim digital « Tempo » devient immédiatement un classique du genre, ses poulains Anthony « Red » Rose ou le Fire House Crew débarquent en fanfare dans les charts de l’île. Le roi n’a visiblement pas perdu la main. Mais plus important que tout, Tubby décide de franchir une étape, en agrandissant et modernisant son studio. Il achète une table MCI 32 pistes, prépare le terrain pour reprendre la place qui lui revient de droit. «Il était sur le point de passer à un niveau supérieur, se lancer de plus en plus dans la production. Il était vraiment sur le point d’exploser bien davantage, car il avait décidé de se donner les moyens de pousser toujours plus loin dans ses expérimentations» est aujourd’hui persuadé Dennis Howard.

Qui a tué King Tubby ?

Mais cet élan s’arrête net le 6 février 1989, au milieu de la nuit. Terrassé d’une seule balle, Tubby rend son dernier souffle sur le béton de cette même véranda, où sa Del passe aujourd’hui ses journées. Son assassin est apparemment un jeune de Duhaney Park, un certain Tix, à en croire Carlton Smith qui habite lui aussi le quartier. La lumière n’est toujours pas faite sur ce crime. Le principal suspect est mort dix ans plus tard, abattu pas la police jamaïquaine. Une méthode très répandue dans l’île, qui permet de réduire considérablement les frais de justice. Le butin du crime ? Le petit 45 Slugnose de Tubby, une bague, un peu d’argent…

Pour la scène musicale de Kingston, ce nouveau nom aligné sur l’effarante liste d’artistes assassinés durant la décennie est un choc terrible. « Les chanteurs n’y croyaient pas, certains pleuraient, prostrés. Perdre une légende comme King Tubby, comme ça, d’un coup de feu… », se souvient Carlton Smith en secouant la tête. L’artiste sait de quoi il parle, trois de ses frères ont fini leurs jours de cette brutale manière. Les funérailles du maître sont un événement, la foule est nombreuse et tout le gratin musical, son ancien rival Coxsone en tête, vient rendre hommage à la légende qui gît l’air sévère dans son cercueil à demi ouvert. Mais aucun représentant du gouvernement ne fait le déplacement. C’est pourtant période d’élection, mais le personnage n’est visiblement pas jugé assez important pour justifier une tentative de récupération politique.Le petit studio est cambriolé, et d’innombrables dubplates, devenues objet de culte hautement prisées par les collectionneurs du monde entier, sont volées.

Oublié…

Vingt ans après le drame, le dub est devenu à travers le monde un genre musical à part entière. Groupes, labels et producteurs s’en revendiquent exclusivement. Il fleurit en 45 tours de la France au Japon, de la Finlande à la Pologne. King Tubby, lui, le dubmaster, est l’objet d’un véritable culte au sein du microcosme des amoureux du son jamaïquain et dans certains cercles des musiques électroniques. On s’arrache les quelques secondes de son image capturées sur bande par une équipe de télévision japonaise, on traque sa voix sur les intros des dubs. Certains ne collectionnent les disques qu’en fonction de sa présence aux manettes, et les débats font rage sur les forums spécialisés pour déterminer si c’est bien le maître en personne qui a mixé telle version.

Rien de tout cela en Jamaïque. Dire que le dub y est un genre moribond serait un euphémisme. Il est pratiquement mort et enterré. Plus personne n’achète de 45 tours, alors pourquoi perdre son temps à remixer une face b ? Osbourne Ruddock, The Great King Tubby, est totalement oublié des Jamaïquains. Aucune ruelle ne porte son nom, aucune célébration ne vient rappeler son invraisemblable héritage. Même parmi les jeunes ingénieurs du son qui marchent aujourd’hui dans ses traces devant leur écran d’ordinateur, rares sont pour qui l’évocation de son nom provoque autre chose qu’un haussement de sourcils indifférent. Le temps est en Jamaïque le plus impitoyable des assassins. Aussi sûrement qu’une vague chassera la précédente, il efface, noie et broie la mémoire d’une scène musicale foisonnante, et vouée à l’instant. Dans cette civilisation du jour le jour, bien peu lui réchappent. Même la mémoire de ses figures tutélaires est effacée. Amoureux de l’ombre dans un pays qui n’aime rien tant que la lumière, King Tubby a été englouti sans pitié. L’image de son visage sévère de monsieur tout le monde au front dégarni, effacée.

Seules trois catégories de Jamaïquains se souviennent aujourd’hui de lui : les universitaires, les vétérans de la scène musicale, et les quinquagénaires nostalgiques qui fréquentaient son Hometown Hi-Fi lors de ses années de splendeur. Cette époque si lointaine où l’on pouvait rentrer à pied d’une soirée à Kingston sans risquer sa vie. Cela fait bien peu de monde pour une île qui doit à sa musique de l’avoir placée sur la carte du monde.

… Mais omniprésent

Pourtant, en un étrange paradoxe, tout oublié qu’il soit, Tubby est omniprésent. Tous les ingénieurs jamaïquains qui ignorent aujourd’hui son nom, utilisent ses techniques, retravaillent le son en suivant son exemple, et perpétuant à leur façon cette esthétique dub, cette façon d’aborder la musique. Mais cette influence va bien au-delà de la petite île des Caraïbes. Pour Dennis Howard, l‘impact de son héritage est aujourd’hui planétaire : « Sans Tubby, il n’y aurait pas eu de techno à Detroit, pas de drum and bass en Grande-Bretagne. Le hip hop, le dubstep, le dancehall ici en Jamaïque n’auraient pas pu se développer sans lui. Kanye West, Moby, RZA, Timbaland… Tous utilisent ces techniques créées ici. Mais quand l’Europe et les USA ont adopté les inventions de Tubby, ils ne sont pas préoccupés de lui attribuer ces innovations. Certains ne l’ont pas totalement oublié, certes. Mais la reconnaissance des évolutions amenées par l’album Sgt Pepper des Beatles, ou le Wall of Sound de Phil Spector, est bien supérieure à celle que l’on donne à King Tubby. Mais de toute façon, on ne s’attend pas à ce que le monde lui donne la place qu’il mérite. Puisque nous n’avons pas su le faire nous-mêmes, ici, en Jamaïque. »

 

King Tubby vibrations

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