SoulOfAnbessa

03
Aug
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Le Spear n’est pas près de s’éteindre

publié pour la première fois dans 24Heures

Apôtre d’une musique sans concession depuis bientôt 40 ans, Winston «Burning Spear» Rodney était hier soir à Estavayer-le-lac, dans le cadre des Estivales. Rencontre exclusive avec une légende.

Assis dans le coin cuisine de sa loge-caravane, Winston Rodney attend, imposant comme le roc de Gibraltar. Il a le charisme sauvage. Pourtant, le disciple de Marcus Garvey, pionnier de la cause noire, se révèle bien vite affable et souriant, levant à son bon vouloir quelques coins de voile sur le personnage mystérieux qu’il s’est bâti au fil des ans.

Burning Spear Interview

– Votre tout premier morceau, l’abyssal Door peeper, en 1969, était à des années-lumière de ce qui se faisait à l’époque. D’où vous est venu ce son à part ? 
– La musique a toujours été en moi. J’ai senti très tôt le besoin de l’exprimer. Dans un premier temps, je ne pensais même pas à enregistrer, juste à chanter, pour mes amis. Puis, quand Bob Marley m’a conseillé de me présenter à Clement «Coxsone» Dodd (n.d.l.r.: le propriétaire de Studio One), j’y suis allé avec cette chanson. C’est simplement une inspiration, ce que j’avais en moi. Je n’ai pas cherché à faire différent. C’était juste mon son, ma vie. D’ailleurs, c’était trop en avance, puis que Coxsone ne l’a sortie que plusieurs années plus tard! 

– Vous gardez un goût plutôt amer de votre passage à Studio One....
– J’y ai quand même appris beaucoup. C’était l’université de la musique. Mais «Coxsone» ne traitait pas bien ses artistes, je n’ai jamais reçu ce qui me revenait. Alors j’ai appris et je suis parti.... Je ne voulais plus rien avoir à faire avec l’industrie de la musique, je voulais juste chanter, parce que j’en avais besoin. 

– Pourtant, le producteur Jack Ruby a su vous faire reprendre le chemin des studios pour de bon.
– Lui était un vrai homme de musique. Il a su trouver les mots pour me convaincre. Il aimait ma voix, ne cherchait pas à me contrôler, ou à se servir de moi. J’ai donc accepté de bosser pour lui pour trois albums, dont Marcus Garvey

– Et la collaboration a débouché sur le contrat avec Island, qui vous a révélé au niveau international... 
– C’était une bonne chose, car ma musique ne s’adressait pas qu’aux Jamaïquains, mais au monde entier. Island aurait pu en faire plus, mais je remercie déjà le Ciel pour ça. Beaucoup pensent que mes albums chez Island m’ont rendu riche, alors qu’il m’a fallu attendre les années 90 pour que je touche enfin quelque chose sur cette musique! Alors que j’étais là depuis 1969... Mais rien ne vient facilement dans la vie, il faut se battre, garder la foi.

– Marcus Garvey, plus encore que Hailé Sélassié, a toujours été un thème central de votre musique. Pourquoi cet attachement ?
– Mister Garvey est un personnage très important pour le peuple noir. Il est le premier à avoir prôné son unité, à le réunir sous une seule bannière. Il a pavé le chemin pour Martin Luther King ou Malcolm X. Je me sens proche de lui car il vient de la même ville que moi, et que comme moi, la Jamaïque ne l’a pas traité comme il le méritait. Aujourd’hui encore, on n’enseigne pas son héritage dans les écoles, et c’est une honte. C’est un plaisir et un honneur pour moi de chanter sa gloire.

– Vous êtes l’un des fondateurs et symboles du roots reggae. Comment définiriez-vous cette musique ?
– Quand vous allez au marché, vous avez le choix entre différentes sortes de tomates. Il y a celles qui sont bourrées de fertilisants, brillantes mais sans aucun goût, et dangereuses. Et puis il y en a d’autres, naturelles, sans produits chimiques. Le roots, c’est ça! (Rire.) C’est une musique organique, sans chimie. Une musique qui vous fait du bien. Le roots, c’est un médicament.

– Depuis plusieurs années, vous évoquez votre retraite. Votre concert de ce soir sera-t-il le dernier en Suisse ?
– En fait, je suis déjà en préretraite! Depuis plusieurs années, je ne fais plus que les festivals, quelques mois par an. Je ne sais pas encore exactement quand je vais arrêter, mais ce sera pour bientôt. La seule chose qui est sûre, c’est que mon tout dernier concert aura lieu au Kenya. J’y ai joué devant 70 000 personnes l’an dernier, et c’était une expérience absolument extraordinaire. Beaucoup de gens ont marché plusieurs jours pour venir me voir, c’était hallucinant. 

Burning Spear Winston Rodney Marcus Garvey interview

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