SoulOfAnbessa

30
Apr
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A la poursuite du dernier Wailer

publié pour la première fois dans 24Heures

Le sauvage et mystérieux Bunny, dernier Wailer vivant, était en concert à Zurich, vendredi soir, dans le cadre du Swiss Reggae Splash. Chronique d’une rencontre impossible avec une légende de la musique jamaïquaine.

Bunny Wailer

«Vite!» et «Non!» Voilà les seules paroles que l’on ramènera, après trois heures de route et sept autres de parle- mentations dans les coulisses du Volkshaus zurichois. Dix secondes pour une photo, et rien de plus. Son manager nous l’avait annoncé «de bonne humeur». Une vraie aubaine. On n’ose l’imaginer de mauvaise. Bunny Wailer l’intransigeant ne donne pas d’interview. Fidèle à l’image que la légende a forgée de lui, le vieux Jah B se fout de la publicité.

On ne lui demandera donc pas pourquoi il a quitté les Wailers en 1974, alors que s’ouvrait enfin devant le trio la perspective, inouïe pour des artistes jamaïquains, de toucher avec le producteur Chris Blackwell le public occidental. Pourquoi il n’enregistre plus, ou combien pèse sur ses épaules le poids de l’icône Marley, lourd héritage qui masque inévitablement ses propres talents d’auteur et d’interprète. On n’évoquera pas son chef-d’œuvre, le merveilleux album Blackheart man. On ne saura rien de plus de sa vieille détestation des tournées en terres tempérées. 

Hommage à Bob et à Peter 

Ses réponses, Bunny Wailer les donne sur scène. Habillé comme un capitaine de la Black Star Line, il y évolue aussi souriant qu’il était glacial quelques minutes plus tôt. Pourtant, difficile de douter de sa sincérité. Hostile et jovial, emmuré et ouvert, ce sont les deux faces d’une médaille frappée du Lion de Juda. Porté à bout de bras par un Solomonic Orchestra aussi nombreux que les fils de Jacob, le sexagénaire bondit d’un bout à l’autre de l’estrade. Le public connaisseur de ce troisième Swiss Reggae Splash, qui vient à peine de digérer les somptueuses prestations des Mystic Revelation of Rastafari et de Third World, sait apprécier à sa juste valeur cette rencontre rare. Le Volkshaus bouillonne. 

Lee Perry dans la foule 

Dans la foule, un spectateur à la dégaine surnaturelle observe la scène d’un œil particulièrement attentif. C’est Lee Perry, le génial producteur qui aura emmené, au début des années 70, les Wailers au sommet de leur art. Saisissant symbole que ce face à face inattendu.

Son concert, Jah B en fait un tribut aux Wailers, et à Marley. Il revisite en medley les débuts ska du groupe alors adolescent: Simmer down, I stand predominant. Derrière sa trompette, Bobby Ellis sourit comme un gamin. Avec les Skatalites, il a forgé tous ces morceaux, il y a quarante-cinq ans. Puis Bunny chante Trench Town, où il a tout appris. La musique avec Joe Higgs, et rastafari avec Mortimmer Planno. Il célèbre aussi la mémoire du troisième larron, la grande gueule Peter Tosh, exécuté sommairement dans son salon un jour de septembre 1987. Son hymne herbivore Legalize it déchaîne l’hystérie prévisible de la part d’un public évidemment acquis à cette revendication de longue date. 

Un héritage à reprendre 

De ses morceaux solo, Bunny ne donnera presque rien. Pas même sa signature Dreamland, ni Battering down sentence, bouleversante chronique de la vie dans les ghettos, composée en prison en 1967. Bunny Wailer s’efface aujourd’hui derrière une gloire à laquelle il avait pourtant tourné le dos il y a plus de trente ans. Enchaînant les plus grands classiques du Bob superstar, le Wailer de l’ombre se réapproprie au fil du concert un héritage dont il est aujourd’hui sans l’ombre d’un doute le plus légitime dépositaire. Est-il réconcilié avec ce passé jadis renié? La réponse est là, et elle groove comme rarement.

«C’est l’homme le plus étrange que je n’aie jamais vu. C’est parce que c’est un rastaman.» La clé du mystère Bunny est sans doute là, dans le refrain de son magnifique Rastaman. Etrange, sauvage et libre, Jah B le prêcheur est l’archétype du rasta, très loin des clichés réducteurs qui ridiculisent cette foi unique et polymorphe. Cette façon d’exister qui se fout avec aplomb de ses propres contradictions, comme une rivière se joue des rochers. 

interview Wailer Bunny Wailer Bob Marley Peter Tosh Chris Blackwell Lee Perry

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